Tir mortel d'Alec Baldwin: quelle responsabilité a l'assistant réalisateur?

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L’enquête se penche sur les failles sécuritaires et la possible responsabilité de l’assistant réalisateur Dave Hills dans la mort par tir d’arme de la directrice de la photographie sur le tournage d’un western.

L’entrée du Bonanza Creek Film Ranch, où l’acteur Alec Baldwin a tiré avec un arme à feu-accessoire et tué la directrice de la photographie Halyna Hutchins.
Credit...Jae C. Hong/Associated Press

Oct. 25, 2021, 5:22 p.m. ET

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ALBUQUERQUE — Le coup de feu qu’a tiré Alec Baldwin pendant le tournage du western a touché la directrice de la photographie et le réalisateur. Dans la panique qui s’empare de l’équipe, Mamie Mitchell, une secrétaire de plateau, passe un appel frénétique au numéro d’urgence 911.

“Deux personnes viennent d’être accidentellement blessées sur un plateau de tournage”, dit-elle à l’opérateur. Puis elle désigne l’assistant réalisateur du film comme la personne responsable de veiller à ce qu’un accident pareil ne produise jamais. “Il est censé vérifier les armes”, insiste-t-elle au téléphone.

Depuis le décès de Halyna Hutchins, la directrice de la photographie de 42 ans, des suites de la fusillade de jeudi, les enquêteurs du bureau du shérif du comté de Santa Fe portent leur attention sur le rôle que l’assistant réalisateur Dave Halls, parmi d’autres personnes sur le plateau, a pu jouer dans la tragédie. D’après les documents judiciaires, Alec Baldwin s’est vu dire par Halls, lorsque cet dernier lui a tendu l’arme à feu, qu’il s’agissait d’une “arme froide”. Une arme à feu “froide” sur un plateau de tournage désigne une arme non chargée.

Les enquêteurs n’ont encore inculpé personne, ni désigné de fautif dans cette tragédie. Ils n’ont pas non plus précisé quel type de projectile a tué Halyna Hutchins.

Dave Halls, un vétéran de la profession qui a travaillé sur des films comme que “Fargo” et “Matrix Reloaded”, fait depuis quelques années l’objet de plaintes dans le milieu du cinéma quant à sa supervision de la sécurité des plateaux. Ces plaintes, qui tournent en grande partie autour de questions de non-respect des protocoles de sécurité ainsi que de son comportement sur les plateaux, alimentent maintenant les interrogations sur le tournage au Nouveau-Mexique. Deux tirs accidentels d’armes à feu avaient déjà eu lieu quelques jours avant la fusillade mortelle.

“Dave ne suit pas toujours les règles”, affirme la réalisatrice Antonia Bogdanovich, qui a travaillé avec Halls sur la série policière “Phantom Halo”. Elle raconte comment Halls, assistant réalisateur sur ce film-là, avait fait pression sur l’équipe pour qu’elle travaille au-delà des horaires convenus, provoquant de fortes tensions.

Dave Halls n’a pas répondu à plusieurs tentatives de le joindre.

Le tournage de “Rust”, le western bouleversé par la fusillade, avait déjà été essaimé d’incidents. Quelques heures seulement avant l’épisode tragique, six membres de l’équipe caméra avaient quitté le tournage en raison de retards dans le versement de leur paie et des conditions de travail imposées. Antonia Bogdanovich se dit très préoccupée d’apprendre non seulement l’existence de ces conflits sociaux, mais aussi que, selon la déclaration sous serment, c’est Dave Halls qui a tendu à Alec Baldwin l’arme à l’origine du coup tiré sur Halyna Hutchins.

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Credit...Sharon Chischilly for The New York Times

“Je suis réalisatrice de films, et ce que je sais, c’est qu’avant qu’on remette une arme à feu à un acteur, il y a forcément plusieurs étapes”, explique-t-elle. “Avant de dire que l’arme était ‘froide’, Dave Halls devait la vérifier. Il devait ouvrir la culasse et vérifier.”

Le détective chargé de l’enquête, Joel Cano, indique dans son rapport que Doug Halls a saisi l’un de trois pistolets fournis par l’armurière du tournage Hannah Gutierrez-Reed. Les armes étaient posées sur un chariot placé à l’extérieur d’une construction en bois en raison des restrictions du Covid-19, selon le détective, et que Halls en a remis une à M. Baldwin au moment de répétiter une scène. Hannah Gutierrez-Reed n’a pas fait suite à nos demandes de commentaires.

Ces révélations éclairent la manière dont les armes sont censées être manipulées sur les plateaux de tournage. Des armuriers professionnels experts en maniement des armes expliquent que leur travail consiste à fournir celles-ci et à s’assurer qu’elles peuvent être utilisées en toute sécurité. Les assistants réalisateurs, quant à eux, sont censés les inspecter et verifier qu’elles ne sont pas chargées. En règle générale, c’est l’armurier qui remet ensuite l’arme au comédien.

Larry Zanoff, expert en usage d’armes à feu sur les tournages de films — il était notamment l’armurier de “Django Unchained”, de Quentin Tarantino — souligne que c’est le premier assistant réalisateur, d’après les normes de la profession, qui est le principal chargé de la sécurité sur un plateau. Généralement, c’est lui qui inspecte une arme pour vérifier qu’elle n’est pas chargée et qu’elle peut être manipulée en toute sécurité.

Lisa Long, qui a travaillé avec Dave Halls comme première assistante caméra sur un tournage au début de l’année, relate qu’elle s’y était plainte à plusieurs reprises auprès de ses supérieurs de ce qu’elle percevait comme l’absence de véritables réunions de sécurité et qu’elle leur avait fait part de ses inquiétudes quant à des violations des règles sanitaires liées à la Covid-19.

“Normalement, c’est au premier assistant réalisateur que je parle des problème de sécurité”, dit Lisa Long, faisant référence à la fonction qu’occupait Dave Halls, “mais c’est justement le premier assistant réalisateur que ces problèmes de sécurité concernaient.”

Elle ajoute que pour le film “One Way”, avec Machine Gun Kelly et Travis Fimmel, l’équipe avait tourné une scène sur une autoroute active sans y avoir été correctement préparée, et que deux de leurs véhicules avaient de justesse évité un accident.

“Je ne me souviens d’aucune réunion de sécurité digne de ce nom”, souligne-t-elle au sujet de la production.

Dans un communiqué rendu public dimanche, Maggie Goll, une pyrotechnicienne agréée qui travaille sur des plateaux de télévision, fait écho à ces propos en affirmant qu’en 2019, Dave Halls “ne maintenait pas un environnement de travail sûr” alors qu’il était premier assistant réalisateur sur la série d’horreur “Into the Dark” de Hulu.

D’après sa déclaration rapportée par CNN, les réunions de sécurité étaient “inexistantes” sur le plateau. Goll cite un épisode particuler au cours duquel Hall et un autre membre de l’équipe de production avaient fait pression pour reprendre le tournage alors qu’un collègue pyrotechnicien souffrait d’une crise de diabète nécessitant une urgence médicale.

“J’ai tenu bon face à Dave qui n’arrêtait pas d’insister qu’on reprenne le tournage”, écrit-elle. Maggie Goll dit qu’elle a rapporté cette situation à Blumhouse Television, la société de production, ainsi qu’à la Directors Guild of America, ou D.G.A., principal syndicat de réalisateurs de films aux États-Unis.

D’après un communiqué de Blumhouse, Dave Halls a travaillé sur deux films de la série “Into the Dark” et n’a pas été réembauché depuis. Toujours selon le communiquée, toutes les plaintes reçues par le studio relatives à des questions de sécurité ont été “traitées rapidement”. La D.G.A., dont Dave Halls est membre, n’a pas fait suite à une demande de commentaire.

Clay Van Sickle, un armurier de l’industrie cinématographique qui a aussi travaillé sur le plateau d’“Into the Dark”, dit être au courant des plaintes déposées par Maggie Goll, mais affirme que lui-même n’a pas eu de problème avec M. Halls sur le tournage. Il souligne qu’une certaine culture de la précipitation et de la réduction des coûts de production prévaut dans le cinéma en général, et que c’est à l’armurier d’y résister.

Sur “Rust” comme pour n’importe quel film, selon M. Van Sickle, la possession de l’arme doit passer directement de l’armurier au comédien. Ce qui n’a apparemment pas été le cas, à en croire la séquence décrite dans le rapport. “Sur tellement de points, le protocole n’a clairement pas été suivi”, déplore-t-il.

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